A 3 jours de la rencontre Faire Tiers Lieux à Blida (photos ci dessous), quelques pensées sur notre mouvement Tilios (mouvement qui défend la culture du logiciel libre et des communs pour penser les Tiers-Lieux et l’infrastructure nécessaire aux Tiers Lieux)


C’est une période où l’on peut sérieusement se poser la question de l’avenir des tiers-lieux qui ont fait le choix de se tourner vers la culture des communs, du libre, de l’open source. Seront ils étouffés par certaines franchises ou plateformes privées qui ont des visées monopolistiques, qui se livrent la classique guerre économique dès qu’un marché est mûr, et y assèchent ce qui pourrait être abondant ? Ou trouveront-ils les moyens de leur survie, même dans les zones où la concurrence entre tiers lieux fait rage (concurrence entre activités que l’on retrouve dans les tiers-lieux, par exemple entre espaces de travail partagé, entre ateliers de réparation vélo, entre hébergement, entre commerces pour l’accès à l’alimentation, aux objets, etc..) ?

Nous pourrions nous dire que nous n’avons aucune chance. Que demain, la plupart de nos activités en tiers-lieu seront rendues impossibles par cette concurrence très rude de ceux qui ont le capital pour la jouer, et où des plateformes s’accapareront les marchés pour y fixer leurs règles (ex : darkstores comme Gorillas, acteurs Amazon, mais aussi des acteurs comme blablacar), prenant une grosse partie de la marge (ex : Airbnb, Booking, Getaround) ou nous invisibilisant (à l’image de Cyclofix dans la réparation vélo, qui n’autorise que les micro-entrepreneurs sur sa plateforme et a des budgets marketing en ligne énormes par rapport à ceux des ateliers réparation de nos lieux). C’est ce qui s’est passé dans le petit commerce (maintenant majoritairement dirigé par des gros opérateurs de type Leclerc, Carrefour, Auchan, etc…), ce qui s’est passé dans le numérique (où les GAFAMs ont pris le pouvoir). Pourquoi pas nous ?

Nous pourrions aussi nous dire que nos lieux finiront par n’être réservés qu’aux militants, aux engagés, qui y croient assez pour accepter leurs imperfections. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui dans certains de nos lieux, au sein de nos épiceries coopératives, de nos espaces de travail partagé, etc… Des imperfections souvent liées aux difficultés d’investissement en tant que petits lieux seuls face à des rouleaux compresseurs.

Pourtant, si l’on se compare à l’histoire du numérique, sur les 1000 sites web les plus visités au monde, au moins 2 sites ont réussi à prendre leur place en tant que communs (Wikipedia et Lichess) et à ne pas laisser le marché raréfier ou remplir de publicité ces services (ici l’accès à la connaissance encyclopédique et l’accès à des jeux d’échecs en ligne). Ce ne sont que 2 sites web sur 1000 qui ont gardé la philosophie des débuts d’internet. Mais c’est assez pour y croire.

Si 100 ou 500 lieux s’y mettaient vraiment, en adoptant cette culture du libre et des communs, c’est assez certain que demain, nous aurions les ressources pour que nos lieux survivent, et même plus, qu’ils puissent enclencher des logiques d’abondance tels que nous les voyons dans le monde du logiciel libre. Cette fois-ci, car ces deux mondes ne sont pas comparables, nous parlerions certes d’une abondance de logiciels libres, mais aussi :

  • De foncières qui mettent la propriété en tant que commun.
  • De la connaissance et documentation pour monter n’importe quelle activité dans nos lieux facilement.
  • Des plateformes ouvertes pour pouvoir faciliter le déploiement des services localement.
  • De forums en ligne et en présentiel où se retrouver et échanger pour répondre à nos questions.
  • D’une culture commune de la coopération pour réussir à cogérer nos lieux plus facilement, à contribuer ensemble, et se reconnaître de ce projet de société, et co-investir dans des solutions vraiment partagées.

Finalement, répondre à tout ce qui nous manque par une action plus collective entre lieux, plutôt qu’essayer seul à faire tiers-lieu, ou d’attendre que des programmes politiques (souvent décidés par un ou deux élus trop seuls) visent juste. Avec l’ambition de construire plus de tiers-lieux comme des communs, accessibles à tous (aussi au niveau de leurs prix), ouverts à tous et qui ont les moyens de développer des activités qui font sens pour leurs territoires. Quitte à aller chercher l’argent public mal fléché, mais à le rediriger vers des communs (c’est par exemple ce qui a été fait avec le financement fabrique de territoire Monscobar où il a été décidé de ne financer que des communs utiles pour tous plutôt que les lieux eux-mêmes)

Et des exemples, nous en avons.


Regardons le lieu la Raffinerie, à La Réunion, qui, a choisi d’investir dans les communs et la documentation, et qui permet tellement plus de coopération dans son lieu et avec les autres lieux dans le monde.
Il faut voir la qualité de leur documentation, avec leur wiki, leurs affiches d’explication, leur guide très complet pour comprendre les outils de l’organisation, leur culture de la décision collective, leurs pratiques de monnaie temps, ou de co-rémunération. Tout cela peut faire progresser plus d’un lieu qui se pose ces questions !


Il faut aussi voir l’ensemble de leurs outils, quasiment tous basés sur des solutions sous logiciel libre et qui sont ainsi complètement reproductibles et améliorables pour tous les lieux:

La Raffinerie, la friche éco culturelle de Savannah à Saint-Paul

Plusieurs de leurs solutions sont mutualisées avec d’autres lieux (par exemple, le nextcloud est mis à disposition par le réseau de lieux de La Réunion). Et ils ne font pas que utiliser ces solutions, ils contribuent à les améliorer, même si leurs moyens sont faibles. Bref, un lieu dans la culture Tilios, qui, a lui tout seul, peut faire gagner plusieurs semaines à des centaines d’autres projets.


Cela n’a pas de prix, et montre la voix sur les futurs possibles au niveau économique. Et pour la Raffinerie, ça n’est que le début, le lieu n’a que 3 ans. Imaginons 500 lieux de ce type qui arrivent à coopérer, co-investir, développer des plateformes libres, des foncières ?

Si il y a un sujet à travailler à Blida, à mon sens, c’est celui là ! Nous serons 600 !


Des petites bases d’outils pour aider à coopérer, telles que les rencontres des Comm’un Lundi, ou la démarche de cofinancement adopte un commun, le forum, le chat, le wiki, le futur observatoire des tiers lieux, sont là pour nous aider !

En 2022, la POC foundation renaît de ses cendres pour être une association de soutien aux communs des Tiers Lieux et au mouvement TILIOS. N’oublions pas de la soutenir