L’entreprise libre, un modèle d’avenir si l’on fait preuve d’intelligence collective ?

De nouveaux modèles d’organisations pensés comme des « entreprises libres » émergent…
Ils pourraient nous aider à développer des projets à finalité sociétale accessibles à tous, et produits en biens communs. 

Explications….

Chad Whitacre, fondateur de Gittip, parle d’une entreprise libre comme une organisation qui :

– Ouvre tout son fonctionnement, autant les outils développés que le mode d’organisation de l’entreprise. Tous les contenus sont mis sous licence libre et le fonctionnement essaye d’être 100% transparent.
– Permet à tout le monde de travailler. Chacun peut contribuer dans l’entreprise libre (plutôt une bonne nouvelle à l’heure du chômage de masse)
– Développe le service le moins cher possible, au point de faire en sorte qu’il soit gratuit pour l’utilisateur (avec des logiques de rémunération plutôt tournées sur le prix libre).

Chad explique que son but est de permettre à chacun d’avoir la stabilité d’un travail salarié mais avec la liberté de faire ce qu’il aime et « débloquer les passions ».

Le prix et le salaire libre pour donner le meilleur de nous même?

Wikipédia pourrait être considéré comme une entreprise libre. Mais vous allez me répondre que l’on comprend bien l’intérêt des projets de ce type, mais que les contributeurs n’arrivent pas à en vivre financièrement… Ou alors ils se rémunèrent par le fait d’avoir accès à un service gratuit et libre, en contribuant au service qu’ils utilisent. Et que ce n’est donc pas duplicable à de nombreux projets. Bref, tant que l’on n’arrive pas à en vivre, difficile de vraiment mobiliser du monde à travailler pour ces entreprises produisant des biens communs. Et c’est là le souci actuel qui ne permet pas aux modèles libres de se développer massivement. Nous devons réussir à avoir de l’argent pour produire du bien commun… Et en attendant un revenu de baseGittip a trouvé un joli modèle. C’est me semble t’il la première « entreprise libre » ayant réussi à rémunérer ses contributeurs de manière saine :

Ce modèle, c’est la logique de don ou plutôt de « prix libre » pour le service proposé. Cela couplé à une logique de rémunération libre, où les contributeurs choisissent ce qu’ils prennent de la somme collectée. Dis autrement, et avec des termes à la mode, nous allons un cran plus loin dans la « co-création » ou le « co-design » du service avec l’utilisateur et le contributeur, puisqu’on lui propose de lui-même définir le prix du service et sa rémunération.

L’entreprise libre, une entreprise hautement compétitive…

Pour les usagers de ces services que nous sommes tous, et pour parler avec les mots qui font bouger les choix de consommation, c’est très économique. Car l’entreprise libre permet d’éviter la mise en compétition de centaines d’entreprises pour se positionner sur un nouveau marché. Elle facilite la mutualisation de tous pour se concentrer sur la réponse à un usage précis, en développant le service qui convient. Deux exemples :

  • Dans l’exemple de Wikipédia, avant, nous financions en tant qu’utilisateurs (ou citoyens via les financement publics) des centaines d’encyclopédies à l’échelle du monde. Aujourd’hui, nous mutualisons autour de wikipédia, même si des encyclopédies développées classiquement restent utiles.
  • Dans le cas d’Ubuntu, concurrent libre de Windows, nous n’avons pas su investir suffisamment dans un système d’exploitation, et c’est pour l’instant Windows qui a la plus grande part du marché. Et il nous le fait payer très cher, avec une rente sur son outil qui permet de dégager des profits énormes depuis des dizaines d’années. Si l’on avait su financer un système comme Ubuntu, basé sur Gnu/Linux, cela fait sans doute longtemps que nous aurions un système libre sur toutes les machines, avec tous les avantages que cela procure… Gratuit pour nous, mais aussi pour nos enfants et les générations à venir ! Windows lui sera toujours payant…
  • Nous pourrions prendre le même exemple pour les journaux, la TV, les opérateurs internet, les réseaux 3G, etc… Tous se mettent en concurrence et proposent des services souvent très proches, tout en se livrant à une compétition acharnée, au détriment des utilisateurs que nous sommes tous, et de l’environnement (avec les multiples réseaux de téléphonie ou les centaines de bornes wifi plutôt que mutualiser ensemble…)

Autre exemple, beaucoup plus d’actualité, il y a eu des centaines de plateformes de financement participatif qui se sont mises en concurrence, en investissant chacune dans du développement technique plutôt qu’une mutualisation (kickstarter, ulule, kisskissbankbank, etc…)… Si il y a avait eu une plateforme de financement participatif pensée comme une entreprise libre et développée de manière très qualitative, cela aurait pu par exemple :

  • Permettre à de nombreux acteurs de ne pas passer par la case « développement technique ». Ils se seraient basés sur l’outil technique développé en libre. Sachant que ces coûts sont répercutés sur l’usager au final, et que c’est ce qui explique en partie les 6 à 7% de commission, on imagine vite la réduction de coût pour nous tous. Vu que l’entreprise libère tout, ce sont aussi les outils de communication, les solutions juridiques, etc, qui peuvent être reprises librement par tous.
  • Limiter l’envie de développer une plateforme concurrentielle. L’entreprise libre vise à fournir le service le moins cher, elle aurait donc une commission à prix coûtant (2 à 3%, voir 0, plutôt que 6 à 7 % en moyenne actuellement). Si il n’y a plus de marché, il devient alors inutile tout investissement « capitalistique » dans des nouveaux projets de plateforme de financement participatif. Et si des personnes souhaitaient vraiment développer leur projet, parce qu’il serait pensé un peu différemment, elles pourraient soit proposer d’améliorer le service proposé par l’entreprise libre (car chacun peut contribuer à l’amélioration), soit développer leur projet en « forkant » le premier, sans pour autant devoir tout faire à nouveau de A à Z.
  • Permettre à l’ensemble des personnes qui auraient du temps, et sans spécialement demander de rémunération, d’apporter leurs compétences au projet, en l’améliorant. Car l’entreprise libre avec son fonctionnement contributif permet à chacun de trouver sa place quand il le souhaite. Plus besoin de demander la permission pour aider un projet. Grâce en partie à la transparence financière, au fait que ce qui est produit est en bien commun, à la possibilité laissé à tous d’intervenir dans le projet. C’est une organisation qui nous autorise à donner le meilleur de nous-même là où l’on se sent le plus utile.
  • Largement financer par le don la plateforme. Car si il y a mutualisation autour d’un seul projet, cela devient plus simple de collecter assez de dons pour soutenir durablement le projet.
  • Avoir des possibilités de réutilisation des contenus laissés sur les site de crowdfunding, comme par exemple les connecter à d’autres sites sans conditions. Car une entreprise ouverte ne s’oppose pas à l’ouverture des données et sait mettre en place des API. Aujourd’hui, la communauté d’utilisateurs est très souvent captive de ces plateformes au vu des dettes colossales à rembourser (via les intérêts ou les dividendes) par la plupart des entreprises qui ont dû se financer par l’investissement en capitaux.
  • Socialement, c’est beaucoup plus riche aussi, car c’est une organisation que l’on peut s’approprier. Que l’on peut investir sur le long terme, désirer durablement… En tant que contributeur, vous ne serez pas « viré du jour au lendemain » et votre travail produit des biens communs qui seront utiles à tous. Au pire des cas, vous pourrez reprendre la connaissance, « forker » le projet. La fixation d’un prix libre permet par ailleurs de rendre accessible le service à tous. L’usager a aussi un pouvoir pour empêcher des modifications de règles de fonctionnement. Tout son investissement en tant qu’utilisateur est alors respecté.

Pourquoi sont elles si rares ?

Vu les intérêts à mettre en place des « entreprises libres », on peut se demander pourquoi elles ne sont pas beaucoup plus développées. Quelques éléments de réponse :

  • Avant internet, contribuer à distance à un projet, partager des solutions au delà des frontières était complexe. C’est le travail autour du logiciel qui le premier a su montrer que c’était possible, avec des outils comme Git, Github, etc…
  • Les marchés n’étaient pas mondialisés, il n’y avait donc pas un aussi grand intérêt à la mutualisation.
  • La capacité à financer de manière collective, dès les premiers investissements, sans passer par les banques, n’existait pas. Le financement participatif, et des plateformes comme gratipay sont arrivées depuis.
  • Sur le financement de ce type de projet, l’acteur public reste démuni car c’est une nouvelle forme de travail qui s’engage (la contribution) où il faut lâcher prise pour laisser chacun travailler où il le souhaite. L’acteur public est aussi encore trop souvent dans des logiques de compétition avec d’autres territoires.
  • Les investisseurs pour qui « faire croître leur capital lucratif » est l’unique but n’ont pas d’intérêt à financer les entreprises libres.
  • Nos modes de travail évoluent, et le travail contributif et passionné, sans contraintes, est de plus en plus dans les pratiques.
  • L’investissement est de plus en plus léger pour développer de nouveaux services accessible à tous. Nous avons à disposition de plus en plus d’outils et de biens communs, en particulier logiciels, pour développer rapidement des solutions.
  • Nous sommes de plus en plus à vouloir que notre travail ait du sens. C’est bien plus passionnant et enrichissant si il contribue aux biens communs, tant qu’il permet de subvenir à nos besoins essentiels.
  • Et comme l’augmentation de ces biens communs permet de disposer de plus en plus de services gratuitement ou presque, c’est aussi de moins en moins de services essentiels pour lesquels il faudra de l’argent. L’entreprise libre est un pas vers un peu moins de marchand, à l’heure où l’on connait le prix de tout mais la valeur de pas grand chose…
  • Etc…

Comment soutenir le développement des entreprises libres ?

C’est un mouvement qui est très récent, et c’est à nous, utilisateurs de ces services, mais aussi défenseurs des biens communs et citoyens, d’investir dans ces nouveaux modèles d’entreprises ouvertes. Car la prise de conscience par les financeurs classiques, privés et publics, mettra du temps. Nous avons besoin d’une prise de « conscience collective », pour que de plus en plus de personnes investissent dans ce type de projet. Il nous faudra des moyens de faire comprendre l’intérêt (même économique) à donner à une entreprise libre plutôt que de payer à une entreprise privative. Et changer les pratiques, en particulier de ceux qui considèrent que de mettre un prix libre, ou de proposer le don, c’est « mendier »…

Il faudra aussi travailler à faire un recensement des services que nous souhaitons développer sous forme d’entreprises libres. Soutenir les organisations qui développeraient déjà ces projets et qui répondent aux critères de ces entreprises libres, ou en créer de nouvelles si elles n’existent par encore. Puis peut-être prioriser, ou mettre en avant les projets les plus urgents à soutenir. Comme Gratipay ou Liberapay par exemple, qui développent un service qui en même temps aide tous les autres projets… Comme Duniter, un projet de monnaie libre qui permettrait de commencer à échanger avec un outil monétaire plus adapté à cette économie contributive… C’est en fait un travail de service public. Néanmoins, l’action publique n’arrive pas à être présente sur ces nouveaux enjeux, trop « contributifs » pour entrer dans les cases des fonctionnement publics et du management du travail. Et trop récents et liés au numérique…

Nous devons réfléchir à développer une sorte de « framework » des entreprises libres. Un framework est un ensemble cohérent de composants structurels, qui servent à créer les fondations ainsi que les grandes lignes d’un projet. Cela se fera peut-être à travers la démarche visant à soutenir les biens communs, que l’on appelle pour l’instant « unisson« . Le mouvement OpenCompany.org, initié suite au projet Gratipay pourrait être aussi porteur sur ces sujets.

 

CC BY-SA 4.0
This work is licensed under a Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License.

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3 Comments

  1. Salut,

    Désolé, pas tout lu, je me suis arrété à la citation. Je sais que Ghostery bloque énormément de chose. Mais ici, je vois une contradiction:
    le fonctionnement essaye d’être 100% transparent. mais Data Retention:
    Undisclosed

    source : https://www.ghostery.com/apps/gittip

  2. En effet, ça la met mal pour un site qui se veut transparent. En recherchant, j’ai vu que c’etait un souci qu’il essayent de corriger, lié à la techno mais pas liée au souhait de cacher quelque chose : https://github.com/gittip/www.gittip.com/issues/1669
    Je ne devrais pas mettre 100% mais « autant que possible ». Chaud explique que seulement une partie de l’équipe a accès aux données qui n’ont légalement pas le droit d’être accessibles à tous (compte utilisateurs, etc…). Pour le reste, rien n’est caché. Même les interviews avec les journalistes sont publiés de manière complète. Cela évite aussi de se faire transformer le message par la presse…

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