Les innovations sociales sont souvent conçues par les futurs usagers de ces solutions

En lisant cet article de Hubert Guillaud sur Internet Actu, sur le rôle de l’utilisateur dans la conception de l’innovation, nous trouvons de nombreux rapprochements à faire avec l’innovation sociale et les projets qui émergent sur ce thème actuellement (coworking, covoiturage, solution pour faciliter les échanges avec le voisinage, fablabs, etc…). L’article prend l’exemple de l’innovation produit, en expliquant que, bien souvent, c’est l’utilisateur qui conçoit un nouveau service, avec des prototypes qui répondent aux besoins de l’utilisateur, et qui, grâce aux communautés, s’améliore très rapidement. L’augmentation des capacités de collaboration des communautés sur le web accélère ce processus. L’entreprise ou l’acteur public, qui considère ces innovations pas assez fonctionnelles ou finies, prend alors le relais de ces usagers pour ainsi assurer le rôle de producteur, en rendant plus appropriable, et en diffusant à grande échelle l’innovation.

Dans l’innovation sociale, qui tente d’apporter des réponses aux pratiques sociales émergentes, c’est sans doute exactement le même type d’approche qui se développe, où ce sont les usagers qui, bien souvent, vont prototyper les futurs services, et pas souvent des producteurs de services comme les entreprises ou la collectivité. Nous avons l’exemple actuellement avec le coworking. L’acteur public ou l’entreprise vient plutôt regarder les bonnes idées, les services qui fonctionnent et s’organise pour ensuite les déployer à grande échelle, soit avec les moyens d’action de l’acteur public (appuis par des subventions, mise en place de politiques publiques, etc…), soit dans des logiques entrepreneuriales et de rentabilité économique.

L’innovation sociale, un secteur plus difficile à soutenir que l’innovation technologique

Des problématiques viennent compliquer l’appui de ces acteurs dans le champ de l’innovation sociale. Les motivations de ces organisations ne sont pas toujours compatibles avec celles des usagers. Par exemple, certaines entreprises introduisent de l’obsolescence programmée ou limitent l’accès à la connaissance des produits développés, tandis que l’acteur public doit aussi répondre à des enjeux liés à son échéancier électoral ou manque parfois d’agilité ou de capacité de prise de risques. Sur une grande partie des enjeux de société (par exemple, le lien intergénérationnel), l’entreprise classique a du mal à se positionner sur ces marchés très peu rentables. D’un autre coté, l’acteur public n’est pas toujours armé pour se projeter dans le futur et préparer les solutions qui n’arriveront à maturité que dans quelques années. Sur ce point, des acteurs privés comme Google dans l’innovation technologique achètent des brevets pour des produits qui ne seront matures que dans 10 à 20 ans. L’acteur public ne devrait-il pas, lui aussi, être capable d’investir sur les futurs projets d’innovation sociale ? Il aurait pu le faire par exemple pour un projet comme Wikipédia, qui a failli ne jamais voir le jour, car sans aucuns moyens les premières années pour payer l’hébergement des serveurs, alors qu’il y avait déjà une production de richesse très considérable. Heureusement, pas à pas, Wikipédia a su se faire financer, tout en continuant à se mettre entièrement au service de ses usagers. Mais ce n’est pas le cas de la plupart des projets d’innovation sociale sur le web de ces dernières années, qui ont tendance à se mettre au service de financeurs, qu’ils soient publics ou privés, en oubliant la co-construction avec leurs usagers.

Un faible niveau d’investissement dans le champ des nouvelles pratiques sociales à l’ère du numérique

Finalement, on ne voit que très peu d’investissement dans l’innovation sociale, et il existe très peu de centres ou laboratoires d’innovation sociale en France, alors qu’il existe de nombreux laboratoires d’innovation technologique. Et on le voit quand on regarde la vague autour de l’économie du partage : Sur les nombreux sites repérés par le blog consommation collaborative, très peu ont été initiés par l’acteur public, beaucoup sont développés par des usagers passionnés. De nombreux sites sont aussi développés par des entreprises qui se positionnent sur ce marché, mais seulement quand celui-ci est lucratif et arrivé à maturité, à l’image des 8 entreprises qui se positionnent sur la location de voiture entre particuliers en France.

Une phrase tirée de l’article d’Hubert Guillaud, résume bien tout cela :

Car les utilisateurs innovent. Ils collaborent entre eux, évaluent, répliquent et améliorent leurs productions dans une logique de diffusion de pair à pair. La diffusion est très horizontale, dans un processus d’adoption, de copie, de reproduction, d’amélioration collaborative. C’est seulement ensuite que le système de production prend le relais […] Et pourtant, si les gens innovent, ce n’est pas pour profiter de la vente des créations qu’ils imaginent que pour bénéficier de leurs usages !

L’auteur ajoute :

…ce constat doit nous inciter à prendre en considération d’autres sources d’innovation et surtout, il doit nous interroger sur les formes de financement et de création d’entreprise […]. Avec l’internet, l’Open Source, l’impression 3D…, les utilisateurs partagent de plus en plus de choses : des objets, des dessins, des plans… Le passage à l’échelle d’une idée au produit semble se réduire toujours plus et devenir toujours plus accessible. Le coût de l’innovation ne cesse de se démocratiser.

Des collectifs d’usagers-producteurs ou « prosommateurs » pour faciliter le soutien à l’innovation sociale

Le collectif Catalyst, ouvert à ceux intéressés par les nouvelles pratiques sociales à l’ère du numérique, est composé en grande partie d’utilisateurs souhaitant expérimenter ces innovations sociales. Des sortes d’usagers qui tentent de produire les services qu’ils utilisent, que l’on pourrait appeler « prosommateurs », car ils sont à la fois producteurs et consommateurs.
Ce collectif vise à favoriser ce soutien pair à pair dans le développement de projet. Il fait aussi passerelle avec ceux ayant des capacités productives comme l’acteur public ou l’entreprise. Nous retrouvons au sein de Catalyst des projets qui émergent via des utilisateurs ayant besoin d’un nouveau service et tentant de le mettre en place : Coworking, fablabs, veilleuse de quartier, sites de partage de machines à laver ou de petits plats fait maison, etc…

Trouver des « producteurs » capables de soutenir avec d’importants moyens l’innovation sociale tout en laissant les communautés d’usagers maîtres du produit

Depuis quelques mois, les projets sociaux et les expérimentations émergent et s’accélèrent. Le souci reste de trouver « les producteurs » capables de financer le développement de ces projets sans faire fuir les communautés d’usagers. Faut-il créer une banque des utilisateurs des projets d’innovation sociale ? Accélérer le financement de projets par des sites de financement participatif comme Kickstarter, Ulule ou Kisskissbankbank ? L’acteur public pourra-t-il continuer à jouer son rôle d’investisseur dans les futures pratiques sociales, comme il a par exemple su le faire en construisant des routes goudronnées dans tout le pays au moment où l’usage de la voiture a commencé à se développer ? Ou va t-il laisser faire la mise en place de péages sur tous ces nouveaux services de cette économie collaborative, à l’image de certaines autoroutes, qui sont parfois devenues de véritables rentes pour les investisseurs du départ ? Les entreprises peuvent-elle définir de nouveaux objectifs, moins lucratifs, moins basés sur des rentes, et plus centrés sur les usagers ? Peuvent-elles impliquer plus fortement les usagers dans les investissements de départ ? Ce dernier point est à mon sens l’une des clés à la mise en place de modèles économiques moins lourds à porter pour la suite,  plus durables, et plus au service des utilisateurs.

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