Voici une page qui résume mon approche sur ces sujets à la fin 2010, et amène des pistes de réflexion sur la manière de mieux accompagner les projets fonctionnant dans des logiques associées ou de coopération. :

Nous percevons depuis quelques années l’émergence de concepts innovants qui favorisent le développement de projets à l’impact sociétal considérable. Par les usages qu’ils développent, ces projets amènent des nouvelles pratiques culturelles qui nous intéressent dans la mesure où elles favorisent un mieux vivre ensemble. Par exemple, la location ou le troc d’objets entre particuliers, avec des projets comme My Recycle Stuff, Snapgoods ou Zilok, nous réapprennent à échanger ou partager nos biens avec les autres. Ces pratiques culturelles n’ont fondamentalement pas besoin des technologies numériques. Ce sont pour la plupart des pratiques anciennes que les communautés humaines avaient développées pour des raisons économiques, religieuses, morales ou de proximité. Néanmoins, ces pratiques ont été perdues au fil de deux siècles d’industrialisation massive et de progrès technologiques. Pour retrouver ces pratiques culturelles qui font société, de nombreuses voies y compris politiques sont proposées. Notre propos n’est pas d’investir ce débat mais plutôt de comprendre quels usages des technologies numériques sont constitutifs de prratiques culturelles favorisant le mieux vivre ensemble. Ces technologies outillent comme jamais la communauté humaine à l’heure où celle-ci cherche à recréer de la transparence, de la proximité, du lien.

En effet, la puissance des technologies relationnelles issues du numérique (réseaux sociaux, internet, mobile…) est telle qu’elles permettent de développer de nouvelles pratiques sociales au sein de communautés très larges (régionales, nationales, internationales..). Le numérique peut même s’effacer une fois la pratique sociale enracinée (exemple : les Jeudi de la colocation à Paris où 500 personnes se réunissent chaque mois dans un même lieu pour trouver des colocataires ou alors les aires de covoiturage qui se développent dans certaines régions).

Par essence les technologies relationnelles sont des leviers de capacitation, de créativité, de collaboration et d’appropriation : « au niveau de la création, les technologies numériques nous outillent de mieux en mieux et permettent à un plus grand nombre d’acteurs d’intervenir dans l’innovation. Au niveau de l’appropriation, Internet permet une large diffusion et appropriation par le plus grand nombre. Il facilite l’émergence de nouveaux modèles économiques et de nouvelles pratiques (Jean-Michel Cornu) »
Ces nouveaux modèles permettent de débloquer des situations…Là où les individus n’arrivent plus à travailler ensemble, ils peuvent faciliter la création de la confiance ; lorsque le lien social a été perdu, ils permettent de reprendre contact ; dans l’immobilisme ils facilitent le passage à l’acte ; face à l’individualisme ils favorisent la mutualisation des moyens, etc…

Certains de ces concepts innovants sont si puissants qu’il a par exemple fallu tout juste 10 ans pour avoir 13 millions d’articles sur Wikipédia en 200 langues. Dans le cas de cette encyclopédie, l’utilisation de la technologie wiki a favorisé la pratique de collaboration, qui s’est elle même généralisée à tous les domaines, puisque, de plus en plus, nous savons collaborer pour construire des projets. Finalement, ces technologies peuvent parfois être le moyen de s’opposer à certaines pratiques courantes qui isolent les individus, et elles permettent au final de réinterroger l’ensemble de la société.

Or, des projets basés sur des concepts innovants du même type que Wikipédia se développent par centaines ces dernières années, et se répartissent sur des enjeux aussi variés que la santé, le logement, l’alimentation, l’éducation, la démocratie et la finance… Ils introduisent de nouvelles pratiques sociales comme le partage avec son voisinage, les contributions libres autour de projets de communautés, l’accès à une démocratie participative, la consommation collaborative, des échanges de services et de biens au niveau local, du financement participatif, etc… Les projets qui favorisent ces pratiques nous donnent des pistes intéressantes pour réapprendre à faire société et mieux vivre ensemble.

Les porteurs de projets qui se projettent sur le chemin du futur l’ont bien compris, il ne s’agit plus de réparer les problèmes sociaux en appliquant des « rustines » (exemple : donner des encyclopédies gratuites aux plus pauvres) mais d’innover pour introduire de nouvelles pratiques culturelles, capables d’anticiper les enjeux de société (exemple : aujourd’hui, tout le monde peut contribuer à améliorer la connaissance de l’encyclopédie wikipédia, et en bénéficier librement).

Pour que ces projets fonctionnent et aient un impact social maximal, nous pensons qu’ils doivent être réalisés dans des logiques contributives (co-construction, où les usagers peuvent à la fois être concepteurs, contributeurs, utilisateurs voir même financeurs…) et favoriser l’appropriation de l’initiative par une communauté.
Prenons l’exemple de “Couchsurfing”, un projet d’une dizaine d’années qui a su miser sur le développement d’une communauté pour fonctionner et qui est aujourd’hui le premier site d’hébergement entre personnes. Dans cette initiative, la communauté d’usagers conçoit, organise le projet, l’utilise, et le finance. On s’aperçoit alors que le modèle est très proche de ce qui s’est mis en place avec les communautés de Wikipédia ou de Linux : L’individu peut à la fois contribuer à la conception du service (exemple : il peut commenter pour améliorer la conception du projet), participer au travail sur le projet (exemple : en étant ambassadeur, pour par exemple aider les nouveaux arrivants), être usager (en se logeant ou en logeant des personnes via la plateforme), et même financer le projet (par du don ou une adhésion). L’accès libre et la transparence sur ce type de projet permet de faire grandir la communauté d’usagers et donc le nombre de personnes prêtes à faire vivre le projet, le définir, le financer… Nous sommes alors dans des milieux « associés », les milieux qui ont permis le développement des projets collaboratifs de grande envergure dans le monde du logiciel et qui maintenant sont en train de se répandre à tous les domaines : l’agriculture avec les AMAP, les jardins partagés avec les AJONC, la cuisine avec des projets comme Super Marmite, la production d’objets avec les Fablab… Ces systèmes permettent une production collective de richesse, tout en laissant l’individu autonome et créatif. A travers ces modèles de coopération, nous ne sommes plus juste des consommateurs qui « achètent et jettent sans connaître l’impact de ce mode de consommation », ou alors des personnes dédiées à un emploi « où nous ne sommes qu’une force de travail réalisant des procédures dont nous n’avons ni le contrôle ni la connaissance », ou bien des « chercheurs qui conçoivent puis développent des procédures que l’on impose aux travailleurs »…. Mais nous devenons à la fois les concepteurs, travailleurs et les usagers, avec une compétence à produire du savoir, qui permet dans le même temps, de grandir soi-même et de rendre plus puissant le groupe au sein duquel nous contribuons…

Au niveau des modèles économiques, on trouve le modèle de financement à partir du moment où les projets associent des communautés fortement impliquées (et c’est le cas de nombreux projets web), en engageant les individus à tous niveaux (de la conception, à l’usage, à la production jusqu’au financement). D’ailleurs,si l’on ne laisse pas à la communauté le choix de trouver le modèle économique du projet auquel elle est associée, on n’est déjà plus dans des logiques de co-création, et l’on perd l’idée du « milieu associé » où l’individu s’élève en même temps que le groupe….Par exemple, le projet « couchsurfing.org » fonctionne par l' »adhésion libre » ainsi que le don de la part de la communauté. Aujourd’hui, il est impensable de voir disparaître le projet Couchsurfing, parce que ses usagers sont prêts à tout pour qu’il continue (Mise à jour 2013 : Ce projet n’était pas assez protégé, et les fondateurs ont réussi à transformer l’association en société, sans que la communauté puisse s’y opposer. Aujourd’hui, la communauté n’est plus très active sur le projet). Exactement à la manière de Paul Jorion, qui est aujourd’hui le chroniqueur le plus indépendant et le plus au service de ses lecteurs (il ne sert ni la publicité, ni des intérêts financiers extérieurs). Il enseigne à sa communauté autant qu’il apprend d’elle, il suffit pour cela de voir les centaines de commentaires de chacun de ses articles…. Aujourd’hui, la communauté ne souhaite pas voir disparaître ce travail d’éditorialisation de Paul Jorion, et est prête à le financer. C’est ce qu’elle fait depuis un an à travers le système de don que l’on peut voir sur le site.

Le modèle de développement et le modèle économique que nous exposons autour de ces projets permet de tendre vers une économie plus humaine et plus démocratique reposant sur des modèles d’organisation co-conçus avec les personnes et donc plus durables et plus adaptés aux usages.
Certains chercheurs parlent d’ailleurs d’un nouveau modèle de société, basé sur une économie de la contribution, qui pourrait-être une troisième voie au tout « état » ou au tout « marché ».

C’est cette approche qu’il nous semble utile à développer, en favorisant deux choses. Premièrement, l’émergence de projets à partir des enjeux sociaux les plus lourds, car il nous est tout simplement insupportable de baisser les bras face à tant de souffrances humaines. Et il se trouve que c’est l’innovation sous contrainte qui est la plus disruptive et bénéfique à tous.
En second lieu, l’accompagnement collectif de ces nouveaux projets qui donnent de nouvelles réponses aux enjeux sociétaux actuels.

-> Quelques pistes pour mieux accompagner ces projets ?

En ce moment historique de tension sociale et écologique et face au potentiel de ces initiatives d’innovation sociale, de nombreuses opportunités sont à saisir par les réseaux d’accompagnement, pouvoirs publics, associations et entreprises pour favoriser ces projets…
A ce sujet, voici quelques réflexions sur les moyens de mieux faire émerger et accompagner ces projets d’innovation sociale :

Pour aider à la conception :

-> Des espaces de rencontre animés « ouverts » et multidisciplinaires (comme la Cantine, les Carrefours des possibles).
-> Développer des méthodologies de co-création avec les usagers pour vivre, penser et agir avec.
-> Des financements « innovants » qui permettent au porteur de projet de mûrir et concevoir son initiative avec du temps (aujourd’hui, ce sont les ASSEDIC qui financent l’innovation sociale)
-> Faciliter les collaborations entre projets (repenser les concours ou appels à projets sociaux qui mettent en concurrence des porteurs de projet au lieu de les associer. Développer des lieux de rencontres dans le réel ou sur le net entre les porteurs, entre porteurs et usagers.
-> Amener vers les enjeux sociaux plus complexes (l’innovation sous contraintes sociales fortes est la plus disruptive et est parfois adaptable à l’ensemble de la société )
-> Des passerelles pour passer le relais entre concepteurs et entrepreneurs… Un innovateur (celui qui a trouvé le concept) n’est pas toujours un entrepreneur.

Pour aider à l’expérimentation :

-> Développer les communautés d’usagers, qui conçoivent, contribuent, utilisent, ou même financent les projets…. de la conception à l’essaimage (exemple des communautés du logiciel libre…de wikipédia…). Souvent dans ces projets, le modèle économique se trouve quand il y a un sentiment d’appartenance fort du projet au sein de la communauté (logique « libre », de transparence, de confiance, de financement participatif).
-> Trouver des terrains d’expérimentation (où les projets peuvent être testés avec des usagers, de la conception au développement, avec des méthodologies du design social, des méthodes de développement agile, du dialogue social).
-> Créer des espaces de rencontre avec les entreprises et les collectivités locales pour nouer des partenariats.

Pour aider au développement de l’entreprise :

-> Donner une légitimité nationale et une notoriété locale aux projets.
-> Favoriser l’accompagnement du projet (financement, hommes)
-> Avoir des professionnels de l’entrepreneuriat, capables de faire passer à l’échelle, essaimer le projet…
-> Les modèles économiques sont totalement disruptifs. Il faut développer une ouverture d’esprit de la part des financeurs. Citation d’un porteur de projet : l’innovation sociale est encore pensée en termes économiques. Elle cherche à s’intégrer au tissu économique, plutôt qu’elle ne cherche à l’intégrer… Or, l’innovation économique, qui prédomine actuellement, doit être au service de l’innovation sociale (wikipédia n’a trouvé son modèle économique que quand il y a eu un sentiment d’appartenance fort de la communauté au projet social).

Page écrite avec l’aide d’Eymeric et François, respectivement coordinateur et participant au programme LIENS.

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